Article publié dans la Revue Epiphaneia n°2, avril 1997.

La trajectoire de Sophie LAVAUD la mène aujourd’hui à occuper une place particulière dans l’histoire de la peinture française des années soixante jusqu’à nos jours. Après avoir travaillé, sur des toiles de facture abstraite, le corps en mouvement, sa quête réside dans la gageure de saisir le moment d’instabilité, imprévisible, où une chose en devient une autre: l’instant de bascule et de passage, dans lequel la vigilance trompée de nos sens fixe une image, alors que ce qui doit être capté pour Sophie LAVAUD – si ténue soit-elle – c’est l’essence même d’un mouvement en cours.

L’immobilité trompeuse de sa peinture se réfère à sa propre expérience vécue en mer, sur un frêle esquif, où elle a été  confrontée à l’immensité liquide: une expérience qui marquera pour toujours sa façon d’appréhender ( de sentir ) le monde qui l’entoure dans un univers où les repères ne sont finalement pas des repères, car ils sont soumis eux-mêmes, les uns par rapport aux autres, à des déplacements, qui mettent directement en cause la position que l’observateur occupait jadis, comme un « lieu » sûr, dont il était inexpugnable.

Dans sa peinture comme sur l’océan il n’y a pas de centre! Ou, plus exactement, le centre est là où nous avons décidé de le circonscrire.

Les méduses nous en administrent l’éclatante leçon, en nous signifiant, depuis leur apparition au quaternaire que nos racines peuvent être, aussi, mobiles et flottantes…

 

Comme Matisse a su nous enseigner que rien n’existe sans la lumière, les murs de lumière que le soleil bâtit, de haut en bas, dans l’épaisseur de la mer, on les retrouve comme des parois transparentes et superposées dans la vision de Sophie LAVAUD. Bien qu’elle se prétende toujours peintre, Sophie LAVAUD a parfaitement compris, comme le dit Jean-Louis Weisberg [1] que les nouvelles technologies nous offrent aujourd’hui:  » un nouveau régime de visibilité « . L’interactivité  rompt avec la fixité, la stabilité, l’immuabilité des représentations…

Tout en maintenant un élément subjectif indispensable pour la « chose » art, l’image interactive sollicite l’intervention de l’observateur, la multiplication à l’infini des points de vue et des parcours. Dans la picturalité « immatérielle », tous les voyages deviennent possibles sur la surface des océans, comme dans leurs profondeurs infinies.

L’infographie donne existence sous nos yeux à des espaces paradoxaux où il nous devient impossible désormais de distinguer, non seulement l’intérieur de l’extérieur, mais comment, dans le mouvement, nous circulons de l’un à l’autre.

C’est parce que la simulation et les espaces virtuels nous proposent de nouvelles formes de visibles que Sophie LAVAUD, jamais sans se renier, passe naturellement de l’autre côté de la peinture.

Ayant fait de sa propre banque d’images picturales la matière première de sa recherche informatique, l’artiste ne fait ici que poursuivre sa même quête à travers des outils différents, poussée par une nécessité qui la dépasse: la nécessité d’un absolu et d’une dimension spirituelle sans lesquels l’art ne serait qu’un artisanat de luxe.

 

 

Fred FOREST

Professeur d’Université

Titulaire de la Chaire des Sciences de l’Information et de la Communication de l’université de Nice-Sophia-Antipolis


[1] Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris XIII.